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Ali Rıza Taşdelen: L'OTAN est une organisation agressive qui menace la Turquie (interview, partie I)

19.08.2026 

Observateur Continental a découvert le magazine géopolitique turc TEORI et le quotidien Aydınlık avec Ali Rıza Taşdelen, journaliste politique et géopolitologue turc qui travaille pour ces deux médias. Taşdelen est aussi une personnalité publique engagée politiquement dans son pays avec le Vatan Partisi (Parti patriote). Dans un entretien, Ali Rıza Taşdelen nous donne un regard d’analyste de Turquie concernant le contexte géopolitique d’aujourd’hui. 

Observateur Continental: Pourquoi avez-vous choisi le métier de journaliste? 

Ali Rıza Taşdelen: Alors que la Turquie traversait les affres de la sortie du coup d’État militaire pro-américain du 12 septembre 1980, une revue politique intitulée «Vers l’an 2000» a été publiée en 1987 sous l’impulsion du Dr Doğu Perinçek, chef du Parti Vatan. En tant que Turc patriote vivant en France, j'ai pris en charge la représentation de la revue en France. C'est ainsi que j'ai commencé à faire du journalisme. Mon activité journalistique n'était pas professionnelle, mais consistait en une contribution bénévole, et cela a continué ainsi jusqu'à aujourd'hui. Je suis sociologue de formation. 

Comment jugez-vous l’évolution du journalisme depuis le début de votre carrière? 

A.R.T.: Malheureusement, partout dans le monde, la presse est contrôlée par les puissances atlantiques, avec les États-Unis en tête. Ce n’est que grâce aux efforts de personnes ou de groupes prêts à braver la répression, la censure et l’emprisonnement que nous pouvons obtenir des informations véridiques dans les journaux et magazines publiés, ainsi que, ces dernières années, sur des sites Internet tels que l’Observateur Continental. Aydınlık et TEORI en font partie. 

À partir de quand et pourquoi avez-vous décidé de vous engager dans la politique, dans le Parti Vatan, un parti politique kémaliste turc d'orientation nationaliste de gauche et eurosceptique? 

A.R.T.: Depuis mes années de lycée ; cela fait près de 50 ans. La Turquie était encore sous le choc du coup d’État pro-américain du 12 Mars 1971. Les dirigeants du Parti Vatan avaient de nouveau été emprisonnés, tout comme lors du coup d’État du 12 Septembre 1980. Le Parti Vatan est un parti qui lutte contre l’impérialisme pour l’indépendance de la Turquie, qui vise à achever la Révolution kémaliste de Mustafa Kemal Atatürk et qui adhère à son programme des Six Flèches (républicanisme, nationalisme, populisme, étatisme, laïcité et révolutionnarisme). 

C’est pratiquement le seul parti en Turquie qui lutte réellement, et non pas seulement en paroles, contre l’impérialisme américain. L’Union européenne est - elle aussi - une Union impérialiste. Elle fait partie du camp Atlantique (composé des pays membres de l’OTAN). Elle est sous le contrôle des États-Unis depuis la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, le monde est divisé en deux camps: d’un côté le camp Atlantique de l’autre l’Eurasie. 

En tant que membre de l’OTAN depuis 80 ans, la Turquie subit la pression économique, politique et militaire des États-Unis. Aujourd'hui nous entretenons d’importantes relations économiques avec les pays de l’Union européenne. Plus de 5 millions de Turcs vivent en Europe en tant que migrants (bien que la plupart aient obtenu la nationalité). Mais l’adhésion de la Turquie à l’Union n’est qu’une vaste supercherie. Ils l’ont désignée comme pays candidat, l’ont laissée à la porte, et la dépouillent par le biais d’accords d’union douanière. 

Qui ignore l’exploitation et l’oppression exercées par les États-Unis et les pays européens en Asie, en Afrique et en Amérique latine? Mais aujourd’hui, ils sont vaincus. Ils ne dominent plus le monde. Le règne du dollar américain s’effondre. Les pays européens traversent la crise économique et politique la plus grave de leur histoire. 

D'autre part, une nouvelle civilisation est en plein essor: la civilisation asiatique, menée par la Chine et la Russie. La Turquie et l'Iran doivent trouver leur place au sein de cette nouvelle civilisation. C'est pourquoi le Parti Vatan défend une alliance entre la Turquie, la Russie, la Chine et l'Iran face au front Atlantique. C'est pour cette raison que je fais partie du Parti de la Patrie. 

Est-ce que le quotidien Aydınlık et TEORI appartiennent à votre parti? 

A.R.T.: Non, ce ne sont pas des organes de presse officiels, ce sont deux organes indépendants. Mais ils publient des articles en accord avec le programme et la lutte du Parti Vatan. Le journal Aydınlık est un journal qui fait l'actualité en Turquie grâce aux sujets qu'il aborde et à ses gros titres. La revue TEORI est une publication qui analyse scientifiquement les développements en Turquie et dans le monde d’un point de vue géopolitique et stratégique. Elle publie des articles rédigés par des scientifiques, des écrivains, des journalistes, des généraux à la retraite et des responsables politiques turcs. 

C’est quoi exactement le Vatan Partisi? Que veut-il obtenir? Quelle force politique représente-t-il en Turquie? 

A.R.T.: Comme je l’ai indiqué plus haut, le Parti Vatan a pour objectif de construire une Turquie véritablement indépendante et démocratique. Il défend la libération de la Turquie de toute forme de pression et d’exploitation de la part des États-Unis et de l’Union européenne. Dans le contexte de la polarisation mondiale, il prône le ralliement au front eurasien face au bloc atlantique. Sur le plan social, le Parti Vatan s’appuie sur les ouvriers, les paysans, les fonctionnaires, les artisans et les industriels nationaux échappant au contrôle de l’impérialisme. 

C’est un parti qui entend mettre fin aux programmes néolibéraux qui ont ruiné notre industrie et notre agriculture, qui soutient les industriels et les agriculteurs nationaux et qui prône une révolution de la production. Sur le plan organisationnel, c’est un parti qui vise à rassembler les nationalistes, les socialistes scientifiques et les populistes de Turquie. En bref, il lutte pour achever la Révolution turque lancée par Mustafa Kemal Atatürk, fondateur de la République de Turquie, mais restée inachevée. Contrairement à de nombreux partis et groupes sociaux-démocrates et «de gauche» actuellement sous l’emprise de l’impérialisme, le Parti Vatan est un parti anti-impérialiste, national et révolutionnaire. 

Quel est votre position envers les idées politiques d’Atatürk? 

A.R.T.: Atatürk est l’un des plus grands leaders révolutionnaires du XXe siècle. L’Empire ottoman, occupé pendant la Première Guerre mondiale, a été libéré par le peuple turc sous la direction d’Atatürk, mettant ainsi fin à l’occupation. Il a ensuite abattu l’Empire ottoman, qui avait fait son temps, et a fondé à sa place la République de Turquie moderne. Atatürk a élaboré son programme révolutionnaire en tenant compte des réalités turques et en s’inspirant de la Grande Révolution Française et de la Révolution Russe. À partir d’un pays au bord de l’effondrement économique et militaire, il a, grâce à une vision fondée sur la confiance en ses propres forces et sur le peuple, créé en peu de temps un pays capable de se tenir debout par ses propres moyens. Lors de la Grande Dépression de 1929, alors que l'économie occidentale s'effondrait, la Turquie et l'Union soviétique étaient les deux seuls pays en pleine croissance. Atatürk a aboli le califat, instauré la laïcité et remplacé l'alphabet arabe par l'alphabet latin. Le droit de vote a été accordé aux femmes avant même de nombreux pays européens, y compris la France. 

Comment analysez-vous l’évolution de la Turquie avec Recep Tayyip Erdoğan? 

A.R.T.: L’arrivée au pouvoir d’Erdoğan en 2002 s’est faite avec le soutien des États-Unis. Dans les années 2000, il s’est autoproclamé coprésident du Grand Projet pour le Moyen-Orient. En 2004, il a lié la Turquie aux portes de l’Union européenne en lui accordant le statut de pays candidat. Il s’est plié aux exigences de l’Europe, notamment en matière de programmes économiques néolibéraux. De nombreuses usines publiques construites sous Atatürk ont été vendues et privatisées. Il a joué un rôle important dans les interventions occidentales en Syrie. Il a fermé les yeux sur la montée en puissance de l’organisation terroriste de Fethullah Gülen (FETÖ), véritable cinquième colonne des États-Unis dans notre pays, qui s’est infiltrée dans l’armée, les forces de sécurité, le système judiciaire et les universités turques. 

En 2008, le Dr. Doğu Perinçek, Président du Parti Vatan, ainsi que d’autres dirigeants du parti, les responsables du journal Aydınlık et de la chaîne Ulusal Kanal, mais aussi des généraux, des universitaires et des journalistes Atatürkistes, ont été emprisonnés dans le cadre des opérations «Ergenekon-Balyoz», menées par les forces du FETÖ au sein de la justice et des forces de sécurité. Doğu Perinçek, ses compagnons et d’autres patriotes ont purgé six ans de prison. Erdoğan porte également une part de responsabilité dans l’organisation de ces opérations. 

Mais comme le FETÖ aspirait à contrôler l’ensemble de l’État, et non plus seulement le pouvoir, des tensions sont apparues entre lui et le gouvernement d’Erdoğan à partir de 2012. Erdoğan a commencé à prendre ses distances avec l’organisation de Fethullah. Toutes les sources de financement en Turquie (banques, résidences universitaires…) ont commencé à lui être coupées. Le fait qu’Erdoğan se soit opposé à l’organisation de Fethullah revenait à s’opposer aux États-Unis. En effet, les 15 et 16 juillet 2016, avec le soutien des États-Unis (CIA…), les généraux du FETÖ infiltrés au sein de l’armée sont passés à l’action et ont tenté un coup d’État pour renverser Erdoğan. Mais les militaires kémalistes et patriotes au sein de l’armée ont empêché le coup d’État grâce au soutien du peuple. 

Une fois le coup d’État réprimé, le gouvernement d’Erdoğan a lancé une vaste opération contre le FETÖ. 45.000 membres du FETÖ ont été démis de leurs fonctions au sein des forces de police et de la gendarmerie, 33.000 au ministère de l’Éducation nationale, 24.000 dans l’armée, 5000 au sein de l’appareil judiciaire et 7000 au ministère de la Santé; ceux qui avaient participé au coup d’État ont été arrêtés. Cela signifie qu’il a fait le ménage au sein de l’État turc pour éliminer les membres du FETÖ, collaborateurs des États-Unis. Les États-Unis n’ont désormais plus la capacité de mener un coup d’État militaire, comme ce fut le cas en 1971, en 1980 et, plus récemment, en 2016. 

Aujourd’hui, Erdoğan maintient ses liens économiques avec les États-Unis et l’Europe, défend l’OTAN, mais coopère parallèlement avec des pays Asiatiques tels que la Chine et la Russie. En d’autres termes, il ne suit plus une ligne pro-américaine, mais mène une politique d’équilibre entre les États-Unis et la Russie. Il continue toutefois à mettre en œuvre un programme néolibéral sur le plan économique. 

Pourquoi selon le magazine géopolitique TEORI la présence de l'OTAN dans la région ne constitue pas un parapluie de sécurité pour la Turquie, mais une menace qui fait du pays un avant-poste avancé de l'Occident? 

A.R.T.: L'OTAN est une organisation agressive qui menace la Turquie. L'OTAN est l'instrument par lequel les États-Unis exercent leur hégémonie sur les pays du monde entier. Elle a également mis en place une structure secrète dans les pays membres. Ces structures sont connues sous les noms de «Rose des vents» en France, «Gladio» en Italie et «Contre-guérilla» en Turquie. Ces organisations secrètes sont utilisées par les États-Unis pour placer ces pays sous leur contrôle. En Turquie, les coups d’État militaires et les assassinats politiques sont leur œuvre. 

Les bases militaires américaines situées en Turquie servent d’une part à maintenir la Turquie et les pays de la région sous contrôle, et d’autre part à défendre la sécurité d’Israël. 

En d’autres termes, l’OTAN, c’est les États-Unis. La Turquie est confrontée à une menace armée en mer Égée et en Méditerranée orientale. En Grèce, depuis Dede Ağaç jusqu’à Kavala, en passant par Thessalonique, Larissa, le nord de la Crète et le sud de Chypre, il y a des bases Américaines dans toute la mer Égée et la Méditerranée orientale. En Méditerranée orientale, les États-Unis, Israël et la Grèce répètent chaque année les exercices Noble Dina et Nemesis contre la Turquie. Ils ont pointé leurs canons vers la Turquie, montrant clairement que le pays qu’ils menacent est bien la Turquie. 

En novembre 2017, lors de l’exercice Trident Javelin organisé au Centre de guerre interarmées de l’OTAN en Norvège, le fait que Mustafa Kemal Atatürk et le Président Recep Tayyip Erdoğan aient été représentés comme des cibles ennemies avait provoqué un scandale majeur. La Turquie avait rappelé ses 40 soldats participant à l’exercice, et l’OTAN ainsi que la Norvège avaient présenté leurs excuses. 

à suivre 

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