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Ali Rıza Taşdelen: «L’Occident est responsable de la guerre en Ukraine» (interview, partie II)

20.08.2026 

Observateur Continental a découvert le magazine géopolitique turc TEORI et le quotidien Aydınlık avec Ali Rıza Taşdelen, journaliste politique et géopolitologue turc qui travaille pour ces deux médias. Taşdelen est aussi une personnalité publique engagée politiquement dans son pays avec le Vatan Partisi (Parti patriote). Dans un entretien, Ali Rıza Taşdelen nous donne un regard d’analyste de Turquie concernant le contexte géopolitique d’aujourd’hui. 

Lire la première partie de l'entretien ici  

Observateur Continental: Pensez-vous que la Turquie puisse quitter l’OTAN? 

Ali Rıza Taşdelen: C'est difficile avec le gouvernement actuel. Mais nous sommes désormais arrivés à la fin des gouvernements pro-américains et partisans de la coopération Atlantique en Turquie. Dans les années à venir, des gouvernements défendant les intérêts nationaux de la Turquie, avec le Parti de la Patrie à leur tête ou en leur sein, verront le jour. La première mesure à prendre sera alors de quitter l'OTAN. 

En quoi réside la véritable sécurité nationale de la Turquie dans le monde?

A.R.T.: Bien sûr, elle s'appuie avant tout sur ses propres forces et sur son peuple. Aujourd'hui, la Turquie dispose d'une puissance lui permettant de se défendre contre toute forme d'attaque. Elle figure parmi les pays leaders mondiaux dans le secteur de l'industrie de la défense. Mais surtout, il y a le peuple turc, doté d’une armée imposante et d’une forte volonté nationale. Cependant, nous vivons dans un monde où les coopérations et les alliances sont inévitables. Dans ce contexte, une alliance entre la Turquie, la Russie, la Chine et l’Iran est indispensable et inévitable, tant pour la Turquie et notre région que pour la paix mondiale. 

Quelles sont les répercussions de la guerre en Ukraine sur la Turquie? 

A.R.T.: L’Occident est responsable de la guerre en Ukraine. C’est-à-dire les États-Unis et les pays européens qui les suivent. La cause de cette guerre réside dans le plan d’expansion de l’OTAN vers l’Est et d’encerclement de la Russie. C’est dans ce but qu’un coup d’État a été orchestré en 2014, entraînant un changement de pouvoir. Les attaques contre la région du Donbass, où vivent des russophones, n’ont pas cessé et des massacres y ont été perpétrés. La Russie a répondu à cette agression de l’OTAN par une opération militaire et, du fait du soutien apporté par l’Occident à l’Ukraine, les événements ont dégénéré en guerre, ce qui nous amène à la situation actuelle. 

La Russie est un voisin et un partenaire commercial important de la Turquie. Nos relations sont historiques. Malheureusement, la politique d’«équilibre» du gouvernement d’Erdoğan sert les intérêts des adversaires de la Russie, à savoir les États-Unis et l’Europe. Au-delà de tout équilibre, la Turquie vend ouvertement des armes et des drones à l’Ukraine et établit des partenariats pour leur production. Cette politique met à rude épreuve nos relations avec la Russie. La politique d’équilibre n’a pas d’avenir. La Turquie doit se positionner dans le bon camp, c’est-à-dire en Eurasie. 

Combien de temps va durer la guerre en Ukraine, selon vous? 

A.R.T.: Permettez-moi tout d’abord de préciser ceci: en Ukraine, c’est la Russie qui a gagné la guerre, tandis que les États-Unis et l’Europe ont été vaincus. La Russie ne fait pas la guerre à l’Ukraine, mais à l’Occident. Sans le soutien des États-Unis et de l’Europe, l’Ukraine ne peut pas résister. Cette défaite a été reconnue, dans une certaine mesure, par le Président Américain Donald Trump. Il affirme qu’il va réduire, voire suspendre, son soutien à l’Ukraine. L’Europe, quant à elle, persiste à soutenir l’Ukraine. Mais elle traverse une crise majeure. Elle a épuisé ses stocks d’armes. Pour sortir de cette crise, elle souhaite renforcer son industrie de l’armement. À cette fin, elle s’est lancée dans une course effrénée à l’armement. La guerre en Ukraine lui sert de prétexte. Elle trompe ses propres populations en prétendant s’armer contre la «menace» russe. 

Bien sûr, la guerre ne durera pas éternellement. Les États-Unis auront baissé les bras et l'Europe sera contrainte de renouer ses relations avec la Russie. La Russie affirme être prête pour la paix. 

Que pensez-vous de l’Accord de défense commun de La Mecque concernant une nouvelle architecture de sécurité au Moyen-Orient? 

A.R.T.: Je ne pense pas que l’Accord de défense commun de La Mecque, signé le 7 août au Palais Sefa de La Mecque entre la Turquie, l’Arabie saoudite et le Pakistan, soit dans l’intérêt de la Turquie et de la région. L’Accord de La Mecque pourrait entraîner la Turquie dans des conflits régionaux. En cas de guerre entre les États-Unis, Israël et l’Arabie saoudite d’une part, et le Yémen et l’Iran d’autre part, la Turquie pourrait se voir demander un soutien militaire (toute attaque armée contre l’un de ces trois pays serait considérée comme une attaque contre les trois pays à la fois). À cet égard, cet accord présente de sérieux risques pour la sécurité de la Turquie. 

Dans un communiqué publié le 9 août par la Direction de la communication de la présidence turque, il a été déclaré que l’Accord de La Mecque «complétait l’OTAN». Dans les milieux gouvernementaux, il a été affirmé qu’il s’agissait d’un accord «contre Israël». Si cet accord devait être dirigé contre Israël, l’Iran, la Palestine, les Houthis du Yémen et le Liban auraient dû figurer parmi les parties signataires. 

L’accord de La Mecque n’est pas un accord anti-israélien. Le président américain Trump a fait une déclaration élogieuse à l’égard de cet accord. Le ministre turc des Affaires étrangères, Hakan Fidan, avait déclaré à l’agence de presse turque Anadolu le 13 avril, avant la signature de l’accord, que «l’Iran devait faire partie de toute solution dans la région». Nous en déduisons donc que l’accord n’est pas non plus dirigé contre l’Iran. Alors, contre qui cet accord est-il dirigé? Cette question reste sans réponse. 

Que pensez-vous de la scission au sein de l’opposition et de la création d’un nouveau parti d’opposition en Turquie? 

A.R.T.: Malheureusement, les puissances de l'Atlantique, en tête desquelles figurent les États-Unis, façonnent non seulement le pouvoir, mais aussi l'opposition dans des pays comme le nôtre. Le parti en question est le Parti républicain du peuple (CHP), fondé par Atatürk pendant la Guerre d'indépendance. 

Les États-Unis, n'ayant pas réussi à renverser le gouvernement Erdoğan lors du coup d'État de la FETÖ des 15 et 16 juillet 2016, ont cherché à le faire en soutenant l'opposition. En 2020, le président américain Joe Biden a déclaré: «Je pense que nous devons adopter une approche différente à son égard (Erdoğan). Nous devons indiquer clairement que nous soutenons les dirigeants de l’opposition». En d’autres termes, n’ayant pas réussi à renverser Erdoğan par un coup d’État (hard power), ils ont cherché à le renverser en façonnant et en soutenant l’opposition (soft power). 

Ils ont mis Ekrem İmamoğlu sur le devant de la scène. Ils comptaient d’abord en faire le maire d’Istanbul, puis le président de la République Turque. En effet, grâce au soutien des forces Atlantistes (et au soutien actif de la «secte des Süleymancılar», qui fait actuellement l’objet d’une opération et dont les dirigeants ont été arrêtés), il a été élu maire d’Istanbul. İmamoğlu est aujourd’hui en détention, accusé de corruption et de pots-de-vin. Mais le plan s’est poursuivi: lors du Congrès Général du CHP de 2023, les délégués chargés d’élire le dirigeant ont été achetés pour qu’ils votent en faveur d’Özgür Özel, un proche d’Imamoğlu, ce qui a permis à Özel d’être élu président du parti. 

Suite à une action en justice intentée par certains dirigeants et délégués du CHP visant à faire annuler ce congrès, la justice de l’État a annulé ce congrès et déclaré invalides les élus issus de celui-ci. Suite à cela, le tandem İmamoğlu-Özgür Özel a quitté le parti pour en fonder un nouveau. 

Le CHP est aujourd’hui entre les mains de ceux qui défendent le programme d’Atatürk. Yeni Parti (le Nouveau Parti) fondé par İmamoğlu et Özel, quant à lui, est un parti Atlantiste et pro-OTAN. 

Est-ce que la Turquie aspire toujours réellement à devenir membre de l’UE? 

A.R.T.: Je ne pense pas. La volonté de la Turquie d’adhérer à l’Union européenne, alors qu’elle a le statut de pays candidat depuis 22 ans, n’est que de la poudre aux yeux. En réalité, ni l’Union européenne ne souhaite l’adhésion de la Turquie, ni la Turquie n’en a plus la volonté. De plus, la grande majorité de la population turque est aujourd’hui opposée à l’adhésion à l’Union européenne. Je suis moi-même opposé à cette adhésion. 

Concernant Ceuta et le conflit avec Schengen (l'Italie a suspendu l'espace Schengen avec l'Espagne en raison de l'afflux de migrants), est-il justifié de suspendre Schengen?  

A.R.T.: Avant toute chose, il ne s’agit pas, à mon sens, d’une vague migratoire classique. Il est tout à fait évident que le fait que 60.000 Marocains aient franchi sans difficulté la frontière Marocaine en l’espace de 24 heures pour entrer illégalement à Ceuta n’est ni un événement normal ni fortuit. Sans l’autorisation de la police, de la gendarmerie, voire de l’armée Marocaine, pas même 60 personnes, sans parler de 60.000, ne pourraient franchir la frontière. Il est évident que cet événement a été organisé de manière très planifiée. Nous constatons que l’utilisation par les États de ces mouvements migratoires de masse comme moyen de pression diplomatique devient de plus en plus courante. Il est regrettable que le Maroc ait utilisé ses propres citoyens comme une arme contre l’Espagne. On voit clairement ici que l’État marocain a joué un rôle dans cette affaire. 

La question du Sahara occidental, ancienne colonie espagnole et aujourd’hui sous occupation marocaine, constitue l’axe central de la politique étrangère du Maroc. Cette question est au cœur tant de ses relations avec les États-Unis et Israël que de ses différends avec l’Algérie et l’Espagne. On a voulu faire payer le prix de la visite du Premier ministre espagnol Pedro Sánchez en Algérie. En effet, l’Algérie soutient le Front Polisario, qui lutte pour l’indépendance du Sahara occidental contre le Maroc. 

D’autre part, les relations du Maroc avec les États-Unis et Israël sont bien connues. Une autre hypothèse est qu’il est fort probable que le gouvernement marocain ait agi avec le soutien du gouvernement américain, qui souhaitait punir l’Espagne pour son refus de se réarmer dans le cadre de l’OTAN, pour la guerre contre l’Iran et pour d’autres désaccords avec Washington. 

Venons-en à la question de l’accord de Schengen. Il est pratiquement impossible pour les dizaines de milliers de Marocains qui affluent vers Ceuta, territoire espagnol, de passer sur le continent européen. L’Espagne, victime d’un plan ourdi par les États-Unis, Israël et le Maroc, a été laissée seule par les États membres de l’Union européenne. 

Certains États membres de l'OTAN font pression sur Ankara pour obtenir une plus grande liberté de navigation dans le Bosphore et les Dardanelles. Ce problème est d'autant plus préoccupant que le conflit en Ukraine engendre des risques pour la navigation. Ankara surveille de près le respect de la Convention de Montreux et n'autorise aucun contournement. Est-ce que la Turquie n'a pas l'intention d'autoriser les navires de guerre en mer Noire? Est-ce exact? Votre avis? 

A.R.T.: La position de la Turquie est on ne peut plus claire: il est précisé que la Convention de Montreux est appliquée depuis 90 ans avec impartialité, transparence et rigueur; qu’elle constitue l’une des garanties fondamentales de la paix, de la sécurité et de la stabilité en mer Noire; et qu’elle continuera d’être appliquée avec la même détermination. 

La Convention de Montreux, qui offre à la Turquie une garantie majeure sur l'axe géopolitique nord, est l'instrument le plus important de notre géopolitique en mer Noire. Grâce à la diplomatie posée de la Turquie, qui respecte scrupuleusement les dispositions de la Convention de Montreux, on se souviendra que, malgré toutes les provocations de l’Occident, ni la crise/guerre entre la Géorgie et la Russie de l’été 2008, ni celle entre la Russie et l’Ukraine depuis le printemps 2014 n’ont entraîné de conflit ni d’escalade susceptible de mettre en difficulté les pays riverains de la mer Noire. 

Il est vrai que la Turquie applique les règles de la Convention de Montreux relatives aux navires de guerre et impose des restrictions sévères, notamment aux navires de guerre des États n’ayant pas de littoral sur la mer Noire. De plus, en temps de guerre (comme c’est le cas actuellement entre la Russie et l’Ukraine), le passage des navires de guerre des parties belligérantes n’est pas autorisé. 

L’OTAN souhaite faire de la mer Noire un «lac de l’OTAN». Elle cherche, sous divers prétextes, à y faire entrer des navires de guerre. Depuis la guerre en Ukraine, l’importance de la mer Noire pour l’OTAN s’est considérablement accrue. Pour les pays membres de l’OTAN qui ne sont pas riverains de la mer Noire, la Convention de Montreux limite naturellement la présence de navires de guerre dans la région. En revanche, la Turquie estime que la modification de la Convention de Montreux ou la création d’une «exception» pourrait perturber l’équilibre sécuritaire en mer Noire et, à juste titre, s’y oppose. 

La Turquie ne souhaite pas que la marine de l’OTAN puisse accéder sans restriction à la mer Noire. En effet, une telle situation pourrait déclencher une riposte de la Russie et transformer la mer Noire, qui est actuellement une zone de sécurité régionale contrôlable par la Turquie, en un théâtre direct de la rivalité militaire entre les États-Unis et la Russie. 

De la même manière, elle ne souhaite pas non plus que la Russie puisse y circuler sans restriction. Ce point est très important. La Convention de Montreux confère certes des avantages à la Russie, mais elle ne lui dit pas pour autant: «La mer Noire t'appartient». D’ailleurs, en 2022, la Turquie a également restreint les demandes de retour en mer Noire formulées par certains navires de la flotte russe de la mer Noire. 

Plusieurs pétroliers ont été touchés en juillet et en août par une série d'attaques contre des navires civils en mer Noire. Quelques membres d'équipage ont été blessés. L'autorité de régulation du trafic maritime (Gemi Trafık) a imputé la responsabilité à Kiev. Qu’en pensez-vous? 

A.R.T.: L'Ukraine attaque des navires civils en mer Noire, dont un grand nombre sont turcs; ces attaques, qui visent la souveraineté, la sécurité maritime et les infrastructures énergétiques de la Turquie, ne cessent de se multiplier. Malheureusement, le gouvernement turc n'adopte pas de position claire à l'égard de l'Ukraine. Cela s'explique par la politique d'équilibre qu'il mène entre l'Ukraine et la Russie. 

Le ministère russe de la Défense a déclaré que les pièces des drones qui ont touché des navires turcs avaient été fabriquées par des entreprises turques puis vendues à l’Ukraine. Les armes vendues par la Turquie à l’Ukraine frappent nos propres navires marchands et nos propres marins en mer Noire! L’Ukraine menace la sécurité de la Turquie en mer Noire. 

Vous avez étudié en France. Comment qualifierez-vous les relations franco-turques actuelles?  

A.R.T.: Une question aussi vaste que les précédentes. En bref, on ne peut pas dire que les relations franco-turques soient particulièrement bonnes. L'ampleur des relations de la France avec Chypre du Sud et la Grèce en Méditerranée orientale dérange la Turquie. Tout comme il y avait auparavant des divergences et des points de conflit concernant la Libye et la Syrie, il en existe aujourd’hui concernant la mer Noire et le passage par les détroits. Examiner et analyser tous ces points un par un dépasserait le cadre de cet entretien. D’un autre côté, la France s’intéresse à la Turquie, qui prend des mesures importantes dans le domaine de la défense dans le cadre de la nouvelle architecture de sécurité européenne. De même, le soutien qu’elle apporte à l’Ukraine est considéré comme significatif. 

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